L’exposition Eve Gramatzki, destruction = construction présente une cinquantaine d’œuvres sur papier réalisées entre 1971 et 2000, témoignant des différentes approches plastiques de l’artiste autour de la ligne et de la trame. Le travail de cette artiste avait déjà été montré au LAAC dans le cadre de l’exposition collective « carte blanche » confiée au collectionneur André Le Bozec en 2008. Cette exposition en propose une présentation d’ampleur, grâce aux prêts de collectionneurs privés, de la galerie Gimpel & Müller et du musée de Cambrai, qui possède un fonds important de l’artiste.

  Le travail d’Eve Gramatzki émerge sur la scène artistique parisienne au début des années 1970, dans une veine hyperréaliste. L’artiste transcrit aux crayons et à l’aquarelle des objets du quotidien – gant, chaussure, chemise, sous-vêtement, rouleau de sopalin – avec une précision photographique, derrière laquelle elle s’efface. Car l’essentiel chez Gramatzki ne se situe pas dans le choix du sujet et le sens ou la symbolique qui pourraient y être associés, mais dans le prétexte que le motif constitue à une réflexion plus abstraite sur la composition de lignes qui le forme. De fait, au cours des années 1970, son travail se libère progressivement de la représentation figurée au profit de recherches graphiques abstraites, faites de jeux de trames et de contrastes de valeur, qui créent effets de profondeur et tensions dynamiques. Des typologies de gestes, de traits, de formes sont dès lors déclinées en grandes séries, témoignant d’une quête plastique sans cesse renouvelée. Le critique d’art Gilbert Lascault a relevé dans un cahier de notes de l’artiste l’aphorisme programmatique « destruction = construction ». Quelle qu’en soit l’issue formelle, de construction en destruction, Gramatzki s’emploie ainsi à révéler les structures d’objets concrets comme d’espaces plus abstraits.   

La pratique du dessin tient dans ce travail une place majeure, si ce n’est centrale, cohabitant à certaines périodes avec la peinture sur toile. Gramatzki expérimente tous les formats de papier, du très petit au monumental, parfois dans des carnets, le plus souvent en feuille libre, qu’elle investit avec différentes techniques : le graphite de duretés variées (avec une prédilection pour la finesse du 3H), les crayons de couleur, les craies grasses ou sèches, l’aquarelle, l’huile, l’encre de Chine, différents apprêts, voire de la cendre.

Dans chaque série, l’artiste développe une gamme chromatique singulière et un vocabulaire spécifique de traits et de tâches qu’elle épuise jusqu’à aboutir à la recherche suivante. L’exposition présente ainsi plusieurs ensembles très distincts, couvrant toutes les décennies de création : la série des objets, un ensemble de plusieurs séries à la mine de plomb centré sur des recherches autour de la ligne et de la grille, un ensemble gestuel et pictural associant huile, gouache, acrylique, pastel et crayon, une série minimale et monochrome autour du rectangle et enfin les dernières recherches à l’aquarelle et au crayon (parfois associé à la craie) dans des couleurs vives et des formats souvent plus longs que hauts, qui systématisent le motif de la grille et des lignes parallèles.

La rigueur du processus de création, la minutie dans la reproduction des objets de la première période suivie de l’apparente froideur des œuvres abstraites postérieures laissent imaginer un travail avant tout cérébral. Son œuvre cède pourtant à l’intrusion du corps et de ses effets imprévisibles et irrationnels. Ce corps est présent en négatif dans les objets usagés – portés – reproduits dans un premier temps, puis dans l’effusion picturale de la période gestuelle et jusque dans les tremblements des lignes tracées à main levée. C’est sans doute de cette irréductible présence que naît l’émotion et le vertige de l’œil procurés par ces dessins.

Une exposition à retrouver au cabinet d'arts graphiques du LAAC jusqu'au 18 septembre 2022.

Commissariat et texte : Hanna Alkema